Digital Humanities Quarterly • Numéro spécial francophone

Responsable(s) du projet: 

Sophie Marcotte, professeure au Département d’études françaises de l’Université Concordia, et chercheuse membre de Figura-NT2, codirige avec Aurélien Berra (Paris-Nanterre), Claire Clivaz (Lausanne) et Emmanuelle Morlock (CNRS) le numéro spécial francophone de la revue DHQ – Digital Humanities Quarterly.

La genèse de ce numéro spécial francophone de Digital Humanities Quarterly témoigne d’un moment des digital humanities, celui où la question de leur mondialisation est à la fois mise en œuvre et mise en débat, tant par les communautés de la recherche et de l’éducation que par les institutions. En octobre 2015, à la lecture de l’appel à contribution pour le numéro hispanophone de DHQ, nous avons aussitôt eu l’idée de proposer un ensemble de textes en français. Tout naturellement, Humanistica, l’association francophone des humanités numériques/digitales, a approuvé ce projet, qui correspond à sa mission de promouvoir les travaux menés en français tout en s’inscrivant dans une dynamique féconde d’échanges interculturels. Humanistica allait officiellement rejoindre l’Alliance of Digital Humanities Organizations en 2016. De plus, l’association était en train de poser les bases de la future revue francophone Humanités numériques. C’est ainsi que, lorsque le projet a reçu un accueil favorable de DHQ, sa préparation a été déléguée à un comité composé de quatre membres, issus de trois pays francophones : Aurélien Berra (France), Claire Clivaz (Suisse), Sophie Marcotte (Canada) et Emmanuelle Morlock (France).

Un appel à contribution ouvert a été publié en avril 2016. Il s’agissait aussi bien d’attirer l’attention des lecteurs habituels de la revue sur des travaux issus de la francophonie que de mieux relier les réseaux francophones aux communautés internationales du champ. Outre les canaux anglophones habituels, l’appel a ainsi été diffusé sur la liste « Digital Humanities », sur le site d’Humanistica et, par extension, dans divers milieux liés à la recherche numérique en sciences humaines et sociales, sans oublier les réseaux sociaux.

Notre ambition était donc, et demeure, d’ouvrir un dialogue, et non pas de dresser un état des lieux. Présenter la production, les structures, les tendances et les débats de la communauté francophone des humanités numériques nécessiterait une enquête et des critères précis. Face aux multiples façons de négocier le tournant informatique et numérique, ce genre de repérage ne peut être conçu autrement que comme une entreprise collective et collaborative, consciente de ses choix – notamment disciplinaires – et de l’histoire qu’elle construit en mettant en exergue des publications et des collections, des projets et des institutions, des séminaires et des colloques. En attendant qu’une telle cartographie raisonnée soit mise en chantier, nous donnons des références à la fin de cette introduction sous la forme d’une brève bibliographie et renvoyons aux initiatives soutenues ou relayées par Humanistica.

Humanistica a été la première association internationale en digital humanities à se constituer autour d’un critère linguistique et culturel. Sa création, en juillet 2014 à Lausanne, durant le colloque annuel d’ADHO, est le fruit de plusieurs années de rencontres et de collaborations informelles. Mentionnons en particulier l’organisation d’une série de THATCamp francophones, à Paris en 2010 – premier événement européen de ce genre –, 2012 et 2015, à Lausanne en 2011, à Saint-Malo en 2013 et à Lyon en 2014. C'est dans le cadre du « non-colloque » de Saint-Malo qu’a été élu un groupe de quinze chercheurs chargés de préparer la naissance officielle de l’association. Humanistica  avait été pendant quelques années le nom d’un projet de réseau européen situé hors des structures mises en place sous l’impulsion des pays anglophones, dans lesquels a eu lieu la première institutionnalisation du Humanities computing. Ce nom devenait dès lors celui d’une société savante nativement internationale, attachée aux singularités et à l’histoire des pays francophones autant qu’à un dialogue avec les autres cultures sur le terrain des transformations numériques des savoirs.

Nous ne mentionnons ici que cette petite histoire culturelle, parce qu’elle est le ferment subjectif de cette construction commune de ce que les francophones nomment, selon les pays et les contextes, « humanités numériques », « humanités digitales » ou, en conservant l’expression anglaise, « digital humanities ». Une analyse plus générale devrait notamment indiquer à quels moments les agences de financement nationales et internationales ont commencé à rendre incontournable la dimension numérique des travaux scientifiques en SHS, ou rappeler le développement des infrastructures de publication électronique et de gestion des données de la recherche. Certains des travaux cités à la fin de cette introduction fournissent des éléments de compréhension. Nous espérons qu’Humanistica, sa revue, ainsi que toutes les autres initiatives de ses groupes de travail, ses échanges avec les communautés de recherche des autres aires culturelles permettront de mieux éclairer les conditions dans lesquelles se font les humanités numériques.

Cette préoccupation rejoint évidemment un contexte plus vaste et la volonté d’ADHO de traduire dans les faits le multiculturalisme et le multilinguisme de ce champ, en particulier à travers la création d’un comité sur ce sujet et par ses relations avec l’initiative Global Outlook :: Digital Humanities (GO::DH). Au delà de l’accès privilégié à certains corpus linguistiques, littéraires, historiques et documentaires, quelles sont les implications de la diversité de nos langues et de nos traditions savantes ? S’il paraît clair, du point de vue des sciences humaines, que chaque langue conditionne le contenu et la forme du travail intellectuel, comment cela se traduit-il dans nos méthodes, nos usages de l’informatique et nos modes d’organisation collective ? Il s’agit de rendre compte de la nécessité de penser et d’observer cette hybridation, ou cette évolution, dans des cultures données.

Les articles qui suivent ont été choisis pour leur intérêt individuel, et non parce que, pris ensemble, ils constituaient une sélection représentative. Ils sont avant tout une contribution enthousiaste au développement d’un écosystème de publication multiculturel soutenu par les associations savantes. Cependant, nous invitons les lecteurs – que le français soit ou non la langue principale de leur activité – à réfléchir sur ce que ces textes disent des références, des conditions d’exercice et de l’histoire des sciences humaines francophones dans un monde de la recherche et de l’éducation devenu numérique.

Ce numéro de DHQ comprend dix articles, répartis en trois rubriques qui témoignent de la diversité du champ : se succèdent des approches d’ordre théorique ou méthodologique, des réflexions sur des projets, tous collaboratifs et interdisciplinaires, et des travaux portant sur des auteurs, à travers l’exploration de corpus littéraires ou documentaires.
 

Pour lire le dossier : http://www.digitalhumanities.org/dhq/vol/12/1/000366/000366.html